T22 Juin 2017 (mise à jour) Texte universitaire
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L'idée de beau

L'idée de beau, c'est d'abord une idée

L'idée de beau c'est d'abord une idée, qui, comme toute idée, trouve son origine dans l'esprit de l'homme. On dit à cet égard qu'une idée vient à l'esprit. Une idée peut trouver dans l'esprit de l'homme son origine ultime : dans ces circonstances l'idée est de ce monde, de ce même monde dans lequel se trouve l'homme, puisque l'homme est dans le monde. Ou bien une idée peut trouver dans l'esprit de l'homme, non son origine ultime, mais simplement son lieu d'arrivée : en ce cas, l'idée n'est pas de ce monde mais renvoie à un arrière monde dans lequel l'homme, à l'ordinaire, ne se meut pas.
L'idée de beau renvoie spécifiquement, en tant qu'idée, à la notion de beauté. La beauté se rencontre certes dans le monde, autant dans un paysage naturel que dans la représentation picturale réalisée par la main de l'homme ; toutefois la beauté, que l'esprit de l'homme vient à rencontrer, n'est jamais une chose banale ou triviale. La beauté élève l'âme, comme dit le sens commun : la beauté a un attribut de plénitude qui la renvoie immanquablement à d'autres concepts dont le contenu suscite toujours, en l'homme, l'admiration. La beauté est donc une valeur et en tant que telle, est amenée à se trouver en contiguïté avec d'autres valeurs qui sont souvent chéries de l'homme : la vérité ou la moralité.
De la beauté, par la confrontation que l'homme entretient avec elle, on peut par ailleurs affirmer qu'elle advient à l'esprit sans médiation : la beauté n'a ainsi guère besoin d'explication et l'esprit d'un homme qui n'est pas encore fait, celui d'un enfant donc, perçoit déjà la beauté et ce, bien avant de parvenir à l'âge adulte. Et en même temps, la beauté se veut elle-même médiation puisqu'elle laisse entrevoir quelque chose, ou quelque lieu qui dépasse le cadre habituel de sa rencontre originaire. De sorte que l'on pourrait affirmer ici que la beauté est à l'avant-scène d'un monde caché, d'un monde qui n'est pas le nôtre dans lequel, précisément, tout n'est pas que beauté. La fascination qu'exerce la beauté sur l'esprit de l'homme peut l'amener d'une part à supputer l'existence d'un monde caché et d'autre part à envisager le voisinage de la beauté avec celle de bien et avec celle de vérité.
Une double problématique concernant l'idée de beauté s'esquisse alors : la première pour découvrir le lieu de l'idée de beauté, dans ce monde, c'est à dire dans l'esprit de l'homme, ou dans un arrière monde avec lequel l'esprit de l'homme pourrait entretenir, dans la plupart des situations, de fugitifs contacts. Et une seconde pour réfléchir, en même temps, sur la contiguïté qu'entretient cette idée de beauté avec l'idée de bien et celle de vérité.

L'idée de beau n'est pas de ce monde

Tout n'étant pas, dans ce monde, que beauté, on pourrait être tenté de situer l'idée de beauté dans un monde qui n'est pas le nôtre et ce, d'autant mieux que le même raisonnement peut s'appliquer à l'idée de Bien et l'idée de Vrai puisque identiquement, tout, dans ce monde, n'est pas que moralité ou que vérité. Pour Hippias, dans l'Hippias mineur, la beauté n'est pas une idée, c'est simplement une femme à la fois jeune et belle : Socrate fait ressortir à son interlocuteur que ce qui est commun à la beauté des belles femmes et qui est l'idée de la beauté, l'idée de beau, ne se trouve pas associé à telle ou telle belle femme en particulier, ni même seulement aux êtres que sont les femmes en général. Ainsi la beauté apparaît-elle plus ou moins dans le monde et son idée, l'idée de beau, en est séparée. Dans le Banquet, Socrate nous rappelle qu'un esprit de qualité, se doit, en pratiquant la dialectique dite ascendante, de s'élever de la fascination des corps à l'amour des âmes, de l'amour des âmes à l'amour des sciences, pour aboutir enfin à l'amour de la beauté absolue. L'esprit de l'homme passe ainsi du désir, dans le monde sensible, à la contemplation de la beauté en son idée, à l'idée de beau. Cette idée de beau, qui peut être contemplée par l'esprit de l'homme, n'est pas de ce monde, mais appartient à un autre monde, à une sorte d'arrière monde. Cette idée de beauté, appartenant au monde intelligible est la cause de toute beauté particulière dans le monde sensible. L'idée de beauté n'est pas de ce monde puisque le monde n'est pas que beauté. L'idée de beau n'étant pas de ce monde, rien n'empêche l'esprit du philosophe de supputer que l'idée de beau voisine avec d'autres idées qui elles-mêmes ne sont pas de ce monde. Évoquer l'idée de beau c'est donc associer dans le monde intelligible la beauté avec la vérité et avec la moralité. Toutefois, si l'idée de beau voisine avec celle de vrai et celle de bien, elle occupe par rapport à ces deux dernières une place prépondérante qui nous est présentée par Platon dans le Phèdre.

L'idée de beau mène à l'idée de l'Être

En effet, l'idée de beauté brille d'un éclat particulier dans le ciel des Idées puisque d'une part, elle est celle qui laisse dans la partie incorruptible de l'âme humaine, au cours de ses migrations successives, le souvenir le plus durable et que, d'autre part, elle est celle dont le souvenir s'éveille le plus facilement à la vue des beautés d'ici-bas. Non seulement l'idée de beau a une sorte de préséance sur les autres idées mais encore la contemplation que l'âme humaine peut en avoir présente un degré d'intensité supérieur aux autres. Suivre le sens commun qui, en parlant de la beauté, nous dit qu'elle élève l'âme, c'est rencontrer le philosophe qui affirme que l'idée de beau mène à l'idée de l'Être, et donc à l'Être. Ainsi l'Être s'incarne-t-il fugitivement dans le monde sensible par le truchement des objets de beauté, puisque c'est par rapport à de beaux objets que l'on peut le plus aisément remonter jusqu'à lui.
La beauté, dans ce monde, de par son mystère, et de par son évidence en même temps, peut nous faire croire à un monde qui est à la fois caché et qui est à la fois d'idées. C'est ce qu'a symbolisé Baudelaire dans ce poème des Fleurs du Mal (La Beauté) dont voici le premier quatrain :
"Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre
Et mon sein où chacun s'est meurtri tour à tour
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière."
Ainsi est-ce ici sur le mode métaphorique que la Beauté, en nous interpellant, peut nous mener jusqu'à l'Être, un Être présenté ici par le biais de la métaphore du minéral, c'est-à-dire de la permanence, et de celle du rêve, c'est-à-dire de l'inaccessible perfection. En nous menant donc à l'Être, l'idée de beau ressort à la fois de la perfection et de la permanence, qualités de l'Être déjà mise en exergue par Platon dans le Parménide.
C'est par le truchement de la notion de perfection que l'on peut d'ailleurs considérer si l'idée de beau peut être ou non située dans un monde séparé. Cette qualité de perfection qu'a la beauté pose en effet une question qui pourrait remettre en cause la conception selon laquelle l'idée de beau pourrait être séparée, c'est-à-dire localisée dans un monde qui n'est pas le nôtre, au sens de monde sensible. En effet, si la perfection n'est pas elle-même de ce monde, elle peut néanmoins être conçue comme une limite que cherche à atteindre l'homme. Il existe certes, dans la nature, des objets parfaits, ou approchant la quasi-perfection, comme les cristaux, la course des astres ou le déplacement des rayons du soleil. Il en existe aussi consécutifs à l'activité de l'homme en ce monde. Un point de vue sur un paysage ou un objet fabriqué de la main de l'homme en sont des exemples. Lorsque l'homme construit quelque chose, il se réfère au concept de cette chose, à son essence : la perfection recherchée, mais partiellement atteinte, est-elle due à l'imitation d'un modèle ou se trouve-t-elle simplement dans l'esprit de l'homme ? Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque (Livre 1) nous dit qu'un acte est bon s'il paraît beau ; pour qu'un acte soit beau, il faut qu'il soit conforme à son essence. L'homme ne se met pas en rapport avec un monde des Idées puisqu'Aristote établit que pour lui une telle organisation de l'univers n'est pas concevable (Métaphysique, livre B). Au contraire, l'homme porte avec lui un monde auquel il se réfère pour agir dans le monde sublunaire qui est le sien. L'idée de beau se trouve dans son esprit et lui sert de référence pour créer de beaux objets. L'homme n'a pas seulement en lui, mais en lui seulement, l'idée de beau ; il fait des choses également belles. L'idée de beau lui appartient et il peut en maîtriser l'approche dans la confection d'un objet artisanal. C'est la beauté singulière, davantage que l'idée de beau, qui est au bout des doigts de l'homme. Toute idée, dans cette optique, n'appartient pas à un monde séparé, mais reste au contraire une abstraction. L'acte d'abstraire est certes l'acte de séparer, mais cette séparation s'effectue entre le monde dans lequel est plongé l'homme d'une part et l'homme lui-même qui reste dans le monde.
Les positions de Platon et d'Aristote ne sont pas si opposées en ce sens que l'idée de beau suppose toujours une médiation. Dans le cas de Platon, le beau renvoie au monde des Idées tandis que chez Aristote, l'idée de beau se trouve dans l'esprit de l'homme. L'idée de beau, par des cheminement différents, aboutit ainsi à celle de l'Être. L'opposition entre l'idée qui serait de ce monde et l'idée relevant d'un autre monde devient, dès lors à ce stade, moins pertinente pour la problématique considérée. Si l'idée de beau est associée à celle de l'idée de l'Être, donc à l'Être, qu'il se dise en plusieurs sens comme chez Aristote ou qu'il soit consubstantiel au Bien comme chez Platon, cette idée de beau, en tant que telle, est une idée qui devrait posséder, tout comme l'Être, les qualités de perfection et de permanence. Autrement dit, l'idée de beau qui accompagne l'Être a-t-elle ces mêmes qualités ?

L'idée de beau ne correspond pas toujours à l'idée de perfection

De prime abord, on peut répondre par l'affirmative à cette question puisque la beauté ne peut pas être dépassée en son être par quelque idée qui soit plus belle qu'elle, puisque l'idée de beau est la beauté même. Cette idée de beau dotée de perfection paraît incontestable. De même l'idée de beau renvoie à la beauté éternelle, à l'éternité. Dans une moindre mesure, les objets ou les paysages, par exemple, qui ont paru beau à nos ancêtres, à quelques exceptions près, pour une même culture donnée, nous paraissent beaux encore aujourd'hui.
Mais l'idée de beau, loin s'en faut, ne correspond pas toujours à l'idée de perfection. La perfection, la mesure, la conscience de cette mesure nous entraîne loin de la vitalité primitive de l'homme. Ce qui est démesuré, tragique, peut aussi nous impressionner avec autant de force que n'importe quelle beauté. Nietzsche, dans l'Origine de la Tragédie (Chapitre 10) fait remarquer que la tragédie, en son origine, n'avait pour contenu que les souffrances jouées d'un unique acteur qui interprétait le rôle de Dionysos. Le monde dans lequel est plongé l'homme est chaotique et son désespoir mêlé à sa volonté de vivre étaient pour ainsi dire d'une sombre beauté. Si le monde est un chaos, et que sa présentation, au sens d'une description vécue, tient lieu de beauté, on voit que l'idée de beau, outre le fait que l'idée elle-même est une illusion, un rêve, n'a pas d'ancrage ferme dans un monde en perpétuel devenir. Il n'y a plus de beauté absolue et l'alliance des deux divinités, Apollon et Dyonosos qui concourent à la réussite d'une tragédie, ne peut pas empêcher la dissolution et de la beauté et de son idée, puisque la tragédie en représente l'inquiétante dégradation. Parler d'idée stricto sensu est déjà pour Nietzsche un non-sens dans la mesure où il n'y a pas d'idée, puisque ne restent au fond que des chimères ; mais en admettant que les idées soient des chimères qui nous aident manifestement à vivre puisque nous pensons, que dire dans ce cas de l'idée de beau ? L'idée de beau ne renvoie à aucune perfection puisqu'elle épouse littéralement les soubresauts de la vie. Et conséquemment, à l'idée de beau ne peut être associée la notion de permanence, de continuité dans le temps. Les beautés fanent comme la vie dans les organes des êtres vivants. Il n'y a pas de beautés éternelles et l'idée de beau est à la fois chimérique, imparfaite et périssable, de manière toujours recommencée. À l'idée de beau ne peut guère être associée que ce qui pourrait être nommée l'idée de la Vie, qui n'est pas une idée, mais la vie simplement.


Il est ainsi possible de contester la pertinence de l'idée de beau dans la mesure où la Vie, aurait raison de son idée même, en absorbant en son sein l'idée de beau. Il y a des beautés fulgurantes et précaires et des idées qui leur correspondent, généralement atténuées dans leur fulgurance par le fait que ce sont des idées, mais dont la précarité est identique à celle de toutes les beautés dont elles ne sont que le miroir. Quant à l'idée de toutes ces idées de beauté, à savoir l'idée de beau, elle n'existe que si on la fait se confondre avec la vie même. Autrement dit, puisque la Vie est assimilable chez Nietzsche à l'Être, l'Être demeure et l'idée de beau reste confuse. On voit ainsi que l'idée de beau se rapproche de façon excentrée de l'idée de l'Être et que cette idée de beau, même si elle se rapporte toujours à l'Être, perd évidemment ses attributs de perfection et de permanence, donc d'éternité. Dans l'idée de beau, il n'y a plus de perfection, ni de permanence, mais simplement de l'être d'une manière à la fois indirecte et voilée.
Cette position - de Nietzsche - est naturellement limite dans la mesure où l'idée de beau étant quasi-désintégrée, elle devient une idée qui ne peut plus se partager entre les esprits humains. Ce que nous montre pourtant Nietzsche, c'est la nécessaire fragilité de l'idée de beau, à la fois quant à l'idée et quant au beau. En d'autres termes, l'idée de beau ne peut plus être un absolu ; mais peut-on vraiment vivre sans cette idée, celle du beau, nous qui ne sommes que des hommes n'ayant toujours pas le souci du surhumain ?
On peut alors ici conclure que l'idée de beau résulte ainsi d'un émoi des sens qui nous conduit à l'Être. Et de ce qu'avaient déjà établi Platon et Aristote dans les fragments cités précédemment, il ne reste que l'association confuse de l'idée de beau avec celle de l'Être, avec l'Être même.
Nous avons été ainsi amenés à considérer d'une part, que l'idée de beau en toutes circonstances pouvait être pensée comme voisine ou, dans certains cas, comme consubstantielle à celle de l'Être et d'autre part, que les notions de permanence et de perfection qui y ont été pour un temps associées ont dû être relativisées. En conséquence, cette double constatation d'une part, nous amène à envisager cette relation que l'Idée de beauté entretient avec l'Être, en gardant toujours à l'esprit cette notion de précarité qui n'est au fond que le résultat du continuel travail constitué par le temps ; et d'autre part, nous invite à réfléchir sur la question de savoir si ces notions de permanence et de perfection ne doivent toutefois pas être complètement abandonnées puisque l'idée de beauté, même si elle est précaire, comme on l'a vu, aide néanmoins à vivre, dans la mesure où elle se présente comme un auxiliaire dans notre vie d'homme.

Une solution de continuité entre l'Idée, le monde et le beau

Ce face à face de la beauté avec le seul objet de pensée qui puisse s'y mesurer, c'est-à-dire l'Être, la rend primordiale par rapport à d'autres idées et en constitue donc l'interprète et le messager. C'est tout à fait ce que Hegel affirme quand il écrit dans le Cours sur l'Esthétique (Introduction, Deuxième partie : L'idée du beau) : " le beau se définit comme la manifestation sensible de l'Idée ". L'Idée d'une part, se situe du côté de l'Esprit, donc de l'Être, le beau d'autre part, se trouve du côté de la matière ; L'Idée est du côté de la forme tandis que le beau est du côté de l'informé. Il n'y a plus cette fois-ci une idée de beau qui pourrait se trouver ou bien dans un autre monde, ou bien dans ce monde dit bas-monde, mais une relation dialectique qui fait se déployer l'Esprit lui-même dans ce monde d'ici-bas dont la nature même est d'être un monde seul au monde. L'idée de beau c'est d'une certaine façon cette association dynamique de l'Idée, donc de l'Être, dans le sensible, sensible qui donne à l'homme l'impression du beau. Il ne convient plus désormais de poser la question du lieu de l'idée de beau, telle qu'elle avait été formulée dans la première partie de cette réflexion, puisqu'il y a désormais une solution de continuité entre l'Idée, le monde et le beau. Hegel réconcilie ainsi l'opposition, quant à cette interrogation sur le lieu de l'idée, entre Platon et Aristote. Et il se fait même l'héritier de la pensée de Platon quand il affirme que l'Idée est non seulement belle mais également vraie. Nous retrouvons ici, transformée, transfigurée, la notion de voisinage entre l'idée de beau et l'idée de vrai. On ne parlera plus alors de l'idée de beau mais du beau comme idée, comme " manifestation sensible de l'Idée ". Le beau est en effet une idée conçue comme unité entre le concept et sa réalité; cette unité est immédiate puisqu'elle se présente dans sa manifestation sensible, donc réelle.
On trouvera une illustration de cette architecture intellectuelle du Beau qui est l'idée de beau, manifestation sensible de l'Idée, dans l'épisode de l'apparition, au cours de l'histoire de l'art, de la statue du dieu dans le temple, moment charnière entre l'âge symbolique et l'âge classique, selon Hegel dans le même Cours sur l'Esthétique (2ème partie). On sait qu'il y a, dans l'art classique, une adéquation entre la forme et le concept. Lorsque Dieu sous forme de statue fait son entrée dans le temple, celui-ci, de colossal et d'écrasant par son inhumanité, devient accessible à l'humain par la sérénité qui se dégage de la combinaison de ce Dieu en son temple. Cette statue est belle, dans un temple qui sans elle n'aurait été que sublime ; elle est aussi accessible aux hommes puisqu'elle renvoie à la bonté de Dieu ; elle est enfin le support matériel, dans le marbre du matériau employé, d'un Dieu qui est vrai, tel qu'il se présente pour les hommes de l'âge classique, car il a pour eux, à cette époque, cette forme particulière. Le Beau, qui est l'idée de beau, manifestation sensible de l'Idée, renvoie à l'idée même, qui ne peut être que belle, vraie et pourvoyeuse du Bien.
Cette perspective, selon Hegel, de l'idée de beau, parachève la consubstantialité déjà évoquée entre l'idée de beau et l'idée de l'Être, c'est-à-dire de l'Être même.
Cet Être qui est l'Esprit du monde ne sera réalisé dans sa perfection et son éternité qu'à la fin des temps. Et les notions de permanence et de perfection, déjà élucidées, se trouvent rejetées à la fois à la fin et en dehors du monde sensible qui est, pour ainsi dire, un monde d'aujourd'hui qui n'aurait pas de fin. L'idée de beau s'incarne en effet dans le sensible, mais n'embellit pas tout le sensible puisque tout dans le monde n'est pas que beauté et que les " ruses de la raison " peuvent même produire, pour un temps indéterminé, tout le contraire d'un monde immédiatement investi par la beauté. Ne faudrait-il donc pas considérer un angle sous lequel, malgré tout, et malgré les conclusions déjà notées auxquelles est parvenu Nietzsche, l'idée de beau pourrait être, au delà de sa précarité, une consolation, un viatique qui pourrait aider l'homme à s'orienter dans un monde où précisément, tout n'est pas que beauté ?

L'idée de beau, un statut d'éternité qui aide les hommes à vivre

Tout en sachant que le beau est quelque chose qui peut être amené à se corrompre, l'homme peut toujours agir comme si l'idée de beau avait la même consistance et la même incorruptibilité qui est souhaitée à celle du bien lui-même. L'idée de beau, qui a ses avatars comme on l'a vu, pourrait alors embellir l'idée de bien, et l'idée de bien, par le souhait que les hommes ont de la voir perdurer à travers les temps, pourrait en retour, donner par contagion, à l'idée de beau une permanence de principe qui, de nouveau, pourrait nourrir, dans un cercle sans fin, l'embellissement de celle de bien. C'est ainsi que Kant dans la Critique de la Faculté de juger (Critique de la Faculté de juger esthétique, Dialectique) a pu établir que le beau pouvait être le symbole du bien. Le bien est pour Kant ce qu'il appelle une idée transcendantale : quant à son lieu, on peut dire qu'elle ne se rencontre pas dans l'expérience, mais seulement dans la Raison et quant à sa fonction, on peut affirmer qu'elle est un principe régulateur qui permet à l'homme d'agir de façon cohérente en matière d'éthique. Le beau n'est pas exactement une Idée transcendantale mais un Idéal, c'est à dire une représentation sensible conforme à une idée. Le lien entre l'idée transcendantale de bien est l'Idéal de beau est un lien symbolique (" Le beau comme symbole du bien moral "), c'est à dire simplement analogique et non schématique. Cette analogie est féconde par le fait même que l'on peut attribuer au bien les caractères du beau et qui sont au nombre de quatre : le beau plaît immédiatement, comme devrait le faire le bien ; il plaît en dehors de tout intérêt puisqu'il n'a pas de fin en dehors de lui-même, comme c'est le cas du bien qui doit être poursuivi pour lui-même de sorte que l'impératif de la loi morale puisse fonctionner pleinement ; il plaît universellement, puisque le beau, étant perçu par tous, est lié analogiquement au bien qui doit, par nature, comporter ce caractère ; enfin le jugement esthétique est sans concept et par analogie, il n'y a pas de concept de bien sous lequel on puisse subsumer une quelconque intuition. Ainsi, par ces quatre caractères, le beau, c'est-à-dire l'Idéal du beau, que l'on peut considérer comme l'idée de beau (idée étant entendu ici au sens général et non au sens spécifiquement kantien) entretient-elle avec le bien, c'est-à-dire l'idée transcendantale du bien, un rapport d'analogie des plus féconds. L'idée de beau est perçue sans médiation, elle ne correspond à aucun concept, elle plaît universellement et elle n'a pas de fin en dehors d'elle-même : telle doit être aussi l'idée de bien. Le beau mène donc au bien, en l'embellissant, c'est-à-dire en le rendant attrayant, et le bien, par la permanence et la perfection qu'il doit conserver à la fois en toutes circonstances et en même temps durant tout le cours à venir de l'histoire humaine, confère au beau, à l'idée de beau, un statut d'éternité qui aide les hommes à vivre. L'idée de beau associée à celle de bien, dans une relation d'analogie dialectique, donne à l'homme la possibilité d'un repère immuable qui lui rend la pleine expression de sa capacité à être un être de liberté.

L'idée de beau comme une promesse de liberté

Au terme de cette étude, on peut affirmer que la question du lieu de l'idée de beau a été dénouée en faisant du beau, donc de l'idée de beau, l'incarnation sensible de ce qui, en dernier ressort, est l'être même qui prend progressivement possession du monde en s'y déployant. L'idée de beau entretient par ailleurs une relation de contiguïté avec les idées de bien et de vrai. Ces trois idées, qui nous renvoient à l'Être même, pourraient nous faire accroire l'opinion selon laquelle l'idée de beau doit nécessairement exprimer la permanence et l'éternité ; en fait l'idée de beau entretient avec son objet un rapport de précarité qui, si il était logiquement poursuivi jusqu'à son terme, aboutirait à une sorte de chaos, esthétique sans nul doute, mais surtout éthique qui aurait pour conséquence de nier la volonté morale de l'être humain. Le beau, donc l'idée de beau, voisine de l'idée de l'Être, donc de l'Être, doit entretenir avec l'idée de bien, autre voisine de l'Être, un rapport symbolique, c'est-à-dire d'analogie qui puisse donner à l'homme, dans un cercle sans fin, non seulement le bonheur de connaître des objets de beauté, mais aussi de trouver séduisant le bien lui-même, afin que le beau, que l'idée de beau, soit, désormais pour l'homme, comme une promesse de liberté.

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